février 1, 2022

Au nom de « l’amour et la défense de la laïcité », des profiteurs thésaurisent – le cas Didier Lemaire

Ci-dessous, un extrait de l’article de Médiapart, intitulé « L’enquête pour « menaces » sur Didier Lemaire classée sans suite« 

La polémique autour de Didier Lemaire, ancien professeur de philosophie de Trappes (Yvelines), n’aura pas de volet judiciaire. Ouverte en janvier 2021, l’enquête pour « menaces sur personne chargée de mission de service public » a été classée sans suite, fin décembre de la même année, par le parquet de Versailles. L’AFP a révélé, mardi 1er février, la clôture de cette enquête, au sujet de laquelle le parquet évoque une « infraction insuffisamment caractérisée ». « Je m’en réjouis, cela veut dire qu’il y a moins de danger pour moi », a réagi Didier Lemaire auprès de l’AFP. Le 5 février 2021, un article du Point évoquait la situation de ce professeur en assurant qu’il était la cible de menaces. Dans la foulée de cette publication, la commune yvelinoise avait été au centre de l’attention médiatique et politique. Le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, avait personnellement insisté pour que l’enseignant bénéficie d’une protection rapprochée.  Depuis la polémique, celui-ci a quitté l’enseignement et multiplié les engagements : il est devenu secrétaire national du Parti républicain solidariste, qui se revendique comme « le seul parti républicain laïque », il a écrit un livre (et en prépare un deuxième, « sur la Nation ») et s’apprête à lancer une association de « défense des serviteurs de la République » aux côtés d’une sénatrice Les Républicains (LR). Depuis ce mardi, il travaille également auprès de Valérie Pécresse au conseil régional d’Île-de-France, à un poste de « chargé de mission »comme révélé par Le Parisien.

Ci-après, se trouve le début de l’enquête de Médiapart publiée le 11 février 2021.

La sonnerie retentit à 16 h 30 et, quelques instants plus tard, les premiers élèves franchissent le portail qui les sépare de la liberté. La plupart jettent tout juste un regard au véhicule de police garé en biais et aux deux agents en faction, juste devant la grille de leur établissement. La force de l’habitude, déjà ? Depuis lundi matin, la police assure la surveillance visible du lycée de La-Plaine-de-Neauphle, un établissement tranquille du centre-ville de Trappes (Yvelines).

« Franchement, c’est ridicule, souffle Ibtissem* (son prénom a été modifié à sa demande), une élève. On n’a rien demandé. Tout se passe bien ici. » Ce n’est pas aux agents de police qu’en veulent les lycéens croisés. C’est à la vacuité de la polémique qui vise, estiment-ils, leur commune et leur établissement depuis qu’un de leurs professeurs, Didier Lemaire, a expliqué dans un article du Point vouloir être « exfiltré »de l’établissement où il enseigne.

Publié vendredi soir sur le site internet de l’hebdomadaire, cet article indique que le l’enseignant se déplace « sous escorte policière » dans une ville où il « n’est plus en sécurité », visé par une « menace bien réelle ». Interrogé par la journaliste, Didier Lemaire y raconte les multiples « atteintes à la laïcité » de ses élèves, le « processus de purification effrayant » qui serait à l’œuvre et y assène : « Trappes est une ville complètement perdue. »

Les éléments recueillis par Mediapart (lire notre Boîte noire) racontent une autre histoire que celle qui tourne en boucle dans les médias depuis quelques jours. Ils illustrent plutôt que le buzz médiatique et politique qui se joue depuis ce week-end s’est nourri d’un article de presse à la rigueur discutable, et d’un discours – celui de Didier Lemaire – dénoncé aujourd’hui à l’unisson par les habitants rencontrés, le maire de Trappes et le préfet des Yvelines.

Pour tenter de comprendre, il faut revenir à ce vendredi 5 février au soir. Dès la publication de l’article du Point, la machine politique et médiatique se met en branle. Sur Twitter, l’ancien premier ministre Manuel Valls dénonce une situation « inacceptable » tandis que la présidente du Rassemblement national (RN) la qualifie d’« insensée ». Son numéro 2, Jordan Bardella, appelle à un « sursaut national » face à cette « balkanisation de la France ». Des leaders de droite, comme Valérie Pécresse, François-Xavier Bellamy et Nadine Morano apportent eux aussi leur soutien à Didier Lemaire, cette dernière voyant même en Trappes un « territoire occupé par l’ennemi ».

Dans cet emballement, les médias ne sont pas en reste. « Menacé pour avoir défendu [Samuel] Paty », titre BFMTV. « Trappes : que fait l’État ? », s’interroge CNews, qui consacre à « l’affaire » de longues heures de débats tout le week-end. Didier Lemaire, lui, a pris la parole sur différentes antennes. Dimanche, il donne sa première intervention télévisée à LCI. Le soir même, il répond aux questions de BFMTV. Lundi, il est l’invité de la matinale de Sud Radio puis celui de « L’Heure des pros » sur CNews.

Sur Twitter, le hashtag #Trappes est le plus discuté des internautes francophones entre samedi et mardi. En boucle, des éditorialistes, des responsables politiques et des centaines d’internautes, voient dans « l’affaire Lemaire » une nouvelle preuve de « l’islamisation » de la France, mais aussi de la défaillance des élus locaux et de l’entrisme islamiste à l’école publique.

Didier Lemaire devient, en l’espace d’un week-end, le nouveau héraut de la laïcité : « On me traite de personne raciste, islamophobe, de personne d’extrême droite, déplore-t-il sur BFMTV. Ces propos, après l’assassinat de Samuel Paty et dans le contexte d’une ville comme Trappes qui est vraiment sous très forte emprise islamiste, [reviennent à]me désigner comme une cible possible d’assassinat. » 

À en croire l’article du Point, l’enseignant vit sous « escorte policière armée » depuis la publication, en novembre, d’une lettre ouverte,  dans L’Obs, intitulée : «Comment pallier l’absence de stratégie de l’État pour vaincre l’islamisme? » Le Point évoque « de nombreux messages haineux et inquiétants ».

Sollicitée par Mediapart, la préfecture des Yvelines tient un discours bien différent. Un dispositif de sécurité a certes été mis en place début novembre, mais il ne s’agit pas d’une escorte policière, plutôt de rondes et de patrouilles aléatoires autour de l’établissement et du domicile de Didier Lemaire. Surtout, ce dispositif a été instauré « à titre préventif » après l’article de L’Obs, insiste-t-on dans l’entourage du préfet, qui souligne n’avoir eu connaissance d’« aucun type de menace précis ». 

Après le drame de Conflans-Sainte-Honorine, située dans le même département que Trappes, quelques voix avaient pointé du doigt l’incapacité des pouvoirs publics à protéger l’enseignant. Pas question de prêter le flanc aux mêmes accusations. « Vu la sensibilité du moment, nous avons voulu être prudents », résume-t-on à la préfecture.

Le professeur, lui, confirme auprès de Mediapart qu’il n’a pas reçu de « menace de mort » et qu’il n’a « pas eu peur ». Mais il assure que sa lettre ouverte « a mis la ville en ébullition ». « Le texte a beaucoup circulé sur les réseaux sociaux et je comprends qu’il ait pu choquer certaines personnes, estime Didier Lemaire. Mais à partir du moment où on dit d’un professeur qu’il est raciste et islamophobe, cela peut encourager un passage à l’acte, comme l’a montré l’histoire de Samuel Paty. »  

Sur Facebook, Twitter et sur le site de L’Obs, Mediapart n’a pas trouvé trace de réactions hostiles à la lettre de Didier Lemaire. La majorité des commentaires saluait l’initiative du professeur et en partageait le signal d’alarme ; quelques autres discutaient certains points de son analyse, sans qu’aucun ne puisse être assimilé à une menace ou à une insulte – s’agissant du site de l’hebdomadaire, il procède à une modération.

À Trappes, le maire affirme qu’il n’a « entendu personne parler de cette lettre ». La patronne du salon de coiffure tout près du lycée, Yamina, en sourit : « Vous savez, ici, on entend tous les bruits de la ville. Et je n’ai jamais entendu parler une seule fois de ce professeur ou de cet article. » 

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