octobre 9, 2021

Josselin Tricou à Médiapart : « La masculinité des prêtres, c’est le cœur du réacteur »

L’ensemble de l’entretien est à lire ici https://www.mediapart.fr/journal/france/081021/josselin-tricou-la-masculinite-des-pretres-c-est-le-coeur-du-reacteur

On en vient à votre livre Des soutanes et des hommes, dont le sous-titre est Enquête sur la masculinité des prêtres catholiques. En quelques mots, qu’est-ce que révèle votre enquête ?

En amont de cela, et pour faire le pont entre le rapport et mon livre, restons sur cette question du pouvoir réservé aux hommes. Ce que montre bien notre enquête de prévalence, c’est que, bien sûr, tous les milieux – famille, école, Église – sont traversés par la domination masculine, qui favorise les violences exercées par les hommes sur les enfants et sur les femmes. Mais, mine de rien, les deux institutions qui sont les plus violentes – la famille et l’Église – sont toutes les deux celles qui ont justement été très, très fortement marquées par des formes patriarcales d’organisation, au sens propre du terme, c’est-à-dire du pouvoir des pères.

Pour la famille, dans le droit français en tout cas, cette patriarcalité a été en partie nettoyée. Le droit français a progressivement intériorisé l’idée que la conjointe de l’époux avait aussi des droits, partageait la responsabilité parentale, et que les enfants avaient aussi des droits face aux parents. Mais il n’empêche que les pratiques persistent.

Dans l’Église, par contre, cette patriarcalité est encore revendiquée, elle est encore inscrite dans ses structures comme dans sa culture. Ce n’est pas pour rien que les prêtres revendiquent une paternité sur les fidèles. Bien sûr, ce sont des pères symboliques, pas biologiques, mais cette paternité a des effets réels. Comme dans la famille, elle peut notamment laisser croire qu’ils sont autorisés à s’approprier les corps à la fois des femmes et des enfants. 

Et cela fait le pont avec mon ouvrage.

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Dans ce livre, je commence par parler du regard catholique porté sur les prêtres. Or, ce regard est façonné par la manière dont cette masculinité a été construite, c’est-à-dire sacralisée, désexualisée et en partie dégenrée. Et je crois que ce regard catholique sur le prêtre qui s’élèverait au-dessus de la condition masculine, ou en tout cas se met à part de la condition masculine, a largement rendu possible le déni catholique à l’égard des violences sexuelles parce que, justement, il a longtemps empêché les catholiques de voir que les prêtres sont des hommes et, à ce titre, des êtres en partie socialisés à être violents dans le domaine sexuel. 

Ce regarda également amené les fidèles à pardonner la déviance de certains prêtres parce qu’ils ont sacrifié une part de ce que ces gens estiment faire partie des attributs de la masculinité, notamment l’hétéroconjugalité, mais aussi le pouvoir économique, politique ou militaire. 

Donc, le livre s’ouvre là-dessus, en montrant que ce que j’appelle le catholic gaze, pour reprendre l’expression de Laura Mulvey [la cinéaste parle de « male gaze », l’imprégnation tant de la culture visuelle que de l’expérience quotidienne du regard masculin – ndlr], est en train de vaciller, de se déconstruire progressivement, même s’il pèse encore fortement.

S’ouvre donc une séquence dans l’Église où cette masculinité sacerdotale si atypique, mais que compensait l’aura sacrale et la notabilité des clercs, apparaît suspecte dans les représentations sociales, voire coupable quand sortent des scandales autour des violences sexuelles. Et que cette altérisation produit une sorte de dévaluation au sein même de la hiérarchie des masculinités. 

Or, ce phénomène contemporain de dévaluation de la masculinité sacerdotale dans les représentations vient rencontrer en interne dans l’institution une autre difficulté : le fait que le clergé lui-même prend progressivement conscience qu’il est marqué par une réalité morphologique particulière, celle d’une surreprésentation homosexuelle en son sein, qui est tout à la fois structurelle et conjoncturelle. 

Mais attention, je fais d’emblée une incise ici : quand je parle d’homosexualité dans le clergé, il faut bien comprendre qu’il y a des pratiquants et des non-pratiquants. Il ne faudrait pas imaginer que tout prêtre homosexuel, parce qu’il est homosexuel, vivrait une vie de débauche ! Pour certains, ils sont chastes, comme des prêtres hétérosexuels le sont. Et inversement.

La confusion homophobe entre pédocriminalité et homosexualité ne marche pas scientifiquement.

Cette surreprésentation homosexuelle dans son versant structurel s’explique en tout cas assez facilement : le célibat permettant de neutraliser la question de toute sexualité, le célibat ecclésiastique apparaît comme un espace favorable pour des jeunes catholiques très croyants et qui veulent vivre une vie engagée, mais qui ne sont pas attirés par le mariage – hétérosexuel s’entend –, notamment pour des questions d’orientation sexuelle.

Comment fait-on pour ne pas retomber dans ces stéréotypes homophobes faisant le lien entre homosexualité et pédocriminalité ?

C’est une question très importante. Elle l’est d’autant plus que la collision de calendrier, non voulue, entre la parution de mon livre et le rapport de la Ciase, pourrait induire encore plus la confusion.

En fait, c’est un certain catholicisme conservateur qui brandit ce lien pour dénoncer les homosexuels au sein du clergé, et les désigner comme les responsables de la pédocriminalité. Quand les conservateurs font cette confusion, volontaire ou pas, stratégique ou pas, ils s’appuient aussi sur une réalité qui est quela proportion entre filles et garçons parmi les victimes dans l’Église est inversé par rapport au reste de la société. C’est-à-dire que dans l’Église, la très grande majorité des victimes sont des petits garçons et non des petites filles. 

Mais notre enquête montre que ce n’est pas un effet de l’orientation sexuelle, mais d’abord un effet d’opportunité. C’est-à-dire que

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